Le pays au 27,3 millions de naïfs

"Pour résoudre les problèmes de la France, 65% des Français sont favorables à un gouvernement d'union, avec des personnalités de bords politiques différents et rassemblées sur un projet commun, selon un sondage LH2 pour 20 minutes et RMC."

65% de 42 millions environ d'inscrits cela fait 27,3 millions de naïfs, parmi lesquels quelques milliers de faux naïfs et surtout un très gros faux naïfs qui trotte à cheval dans le Béarn…

Ah, si tous les gars du monde voulaient se donner la main ! Nous revoilà au degré zéro de la politique, revoilà le serpent de mer : on prend les meilleurs de tous les bords, on les met au gouvernement et hop ! tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Et pourtant combien de millions parmi ces braves gens pleins de bon sens apparent et de bons sentiments suivent le foot ou le rugby et voient chaque saison des équipes constellées de stars milliardaires ( les meilleurs !) se traîner en queue de classement ou se faire ratatiner par d'obscurs amateurs smicards, voire rmistes…Voilà une énigme qui mérite réflexion en politique car dans les sports collectifs on connaît bien la réponse : seule la cohésion du collectif, la prééminence du tout sur les parties permet d'expliquer le paradoxe…

Ce serait ni juste ni charitable de stigmatiser ces millions de gens : ils ne sont pas majoritairement stupides ou incultes ou gogos ou que sais-je encore…Chacun et chacune a un domaine d'expertise dans lequel il est capable de faire des distinctions subtiles, de voir son intérêt et de se positionner socialement, qu'il soit cadre supérieur, smicard ou chômeur…Le problème se situe donc dans une certaine incapacité à transférer cette expertise dans le champ politique. Malgré les apparences ce champ est vraiment spécial même s'il semble  concerner directement leur vie quotidienne : travail, logement, famille, école, loisirs, domaines dans lesquels ils sont a priori les meilleurs experts…En lorsque la politique leur en parle, lorsqu'elle s'intéresse à eux pour conserver ou conquérir le pouvoir, elle leur en parle de façon abstraite, en projetant tous ces thèmes dans un avenir de plus en plus flou, incertain, très difficile à appréhender à partir d'un présent chaotique. Ils sont sommés d'imaginer des situations économiques et sociales inédites, ils sont soumis à des visions contradictoires de leur destin personnel, ils sont terrorisés par des anticipations de violences sociales dont ils pourraient être un jour les victimes innocentes, tel le pauvre Mr Voize martyrisé pleurant dans sa maison incendiée. Difficile de se repérer et de faire des choix raisonnés dans cet univers battu par les tempêtes médiatiques. D'autant plus qu'ils ont aussi une expérience politique récente qui les  a objectivement détournés de la politique : beaucoup se sont fait embaumer par l'art florentin de François Mitterand pour se faire ensuite enfariner par le marketing de la promesse-pour-gagner ( la fracture sociale de célèbre mémoire). Tout cela fait qu'aujourd'hui nombre d'entre eux, apparemment une majorité, reviennent vers la politique certes mais tout neufs, prêts cette fois à se faire berner  par le premier  politicien opportuniste venu qui se présentera comme un candidat "anti-système".

"Système" ! C'est le chiffon rouge que l'on va agiter derechef devant leurs yeux. Mais de quel système parlent-t-ils quand ils parlent d'anti-système ? C'est là qu'il faut faire très attention. Car ce terme englobe rien moins que la démocratie républicaine. Or en régime capitaliste cette dernière produit mécaniquement au moins deux visions du monde selon deux conceptions de la conduite de la société gouvernées principalement par le partage des richesses produites et des inconvénients éventuels à supporter. Dans le champ politique cela donne une droite et une gauche qui s'affrontent pour le pouvoir. Cet affrontement est même considéré par nombre de penseurs, pas nécessairement marxistes, comme le moteur du progrès social car il pousse à accroître les richesses produites pour précisément éviter la  fracture sociale. Il est plus intense lorsque les richesses se raréfient et/ou lorsque le partage devient particulièrement inégalitaire. En fait c'est le premier enjeu réel de toute élection, même s'il est souvent masqué ou détourné par d'autres problèmes, de société notamment, ce qui n'a rien d'innocent d'ailleurs. C'est dans ces moments qu'on voit fleurir, et ce n'est pas innocent non plus, des propositions idéalistes, des vues de l'esprit qui prétendent agir sur les effets en niant imaginairement leurs causes. Autrement dit on suppute un monde idéal sans conflits qui pourrait naître d'un consensus de bonnes volontés. En fait cela revient à masquer les causes qui n'en restent pas moins efficientes. Plus dure sera la chute comme dans cette vieille plaisanterie : dans un bus scolaire des enfants blancs et noirs se disputent les places à l'avant. Excédé le chauffeur arrête le car, fait descendre tous les enfants et leur tient ce discours : "Bon, ça suffit. Il n'y a plus, de blancs, il n'y a plus de noirs. On est tous bleus…Silence…Regard circulaire sévère de l'adulte…. Bon , ça va…Montez.. Les bleus clairs devant et les bleus foncés derrière !". A votre avis que va-t-il se passer dans le bus ? La même chose que dans un éventuel gouvernement improprement appelé "d'union nationale"…En revanche les conséquences seront très dommageables ; l'immobilisme étant la règle et en l'absence de régulation les conflits sociaux perdurant et s'envenimant le chaos social guettera constamment la société civile.

Le terrain des solutions simplistes est labouré depuis longtemps par Le Pen mais d'une autre façon. Plus précisément Le Pen rejette le système et propose avant tout de modifier le contenu de la politique en bouleversant l'ordre des priorités de l'intervention publique. Il agite l'épouvantail d'une immigration qui serait la mère de tous les maux et dont la disparition serait logiquement la mère de toutes les solutions. Symétriquement Bayrou rejette le  système en proposant avant tout d'en modifier la forme. Il suffirait de gagner une majorité d'esprits au "et gauche et droite" ( la nouveauté est dans la substitution du "ni..ni.." par le "et…et…") pour résoudre magiquement les problèmes. En effet, une fois cette prémisse posée s'ouvre la voie royale de la logique : une majorité présidentielle validée par des électeurs supposés logiques envers eux-mêmes, un nouveau parti pivot installé pour longtemps au centre du paysage politique, des politiciens archaïques et dépassés devenus en trois semaines modernes et compétents pour appliquer des programmes qu'ils viennent de combattre et qui accourent, touchés par la grâce, à moins qu'ils ne soient empressés d'aller à la soupe, comme lui même le laisse entendre lorsqu'il parle de "trop plein" de candidats-ministres. Pour se garantir des échecs prévisibles tout en continuant à se distinguer de ceux qui promettent un avenir meilleur on cultive sa singularité en promettant du sang et des larmes, suscitant du même coup l'admiration dévolue à ceux qui parlent vrai. La politique devient alors quasiment l'art de promettre le pire quand on est dans l'incapacité d'imaginer le meilleur.

La fameuse troisième voie que l'on nous ressert une fois de plus ne peut réussir tout simplement parce qu'elle oublie volontairement l'histoire. La droite et la gauche sont consubstantiels à la démocratie parlementaire. On peut s'en affranchir pour un temps et comme disent les plus naïfs des naïfs on pourrait "l'essayer". Et peut-être faut-il que cela advienne ne serait-ce que pour tordre le coup à l'illusion, une fois pour toutes. Ce serait une retombée positive; Mais qui paierait les pots cassés ?

Assurément les 27,3 millions de naïfs…

Robert Marty

Mars 2007